Manuel-M. CAMPAGNA <ah514 /c`e/ freenet.carleton.ca> skribis / a écrit:

Bonjour,  Louis !

J'ai eu vent par la bande d'un énoncé de ton cru (cité dans un article de Jouko Lindstedt de Helsinki qui a paru au forum soc.culture.esperanto, que je fréquente assidument) :

<< Still invented languages are not culturaly nor even politicaly neutral.  Esperanto is clearly a European language.  It might work for Europe but I don't think that Africans and Asian would accept it as an international language.  Only the force of usage could make them accept it. >>

Incidemment, petite correction de ton anglais, si tu permets : c'est "culturally" et "politically", avec deux L.  L'espéranto, vois-tu, c'est plus facile...  :-)

Premier point (révisé) :
"Still, invented languages are not culturally nor even politically neutral."

Une langue quelconque est bien sûr chargée de culture, y compris de culture politique.  Cependant, tu admettras qu'une langue commune à des groupes de personnes vivant dans des régions culturelles et idéologiques très diverses sera nécessairement plus neutre qu'une langue comme l'anglais ou le français, dont les centres de diffusion se trouvent tous dans la sphère culturelle du monde occidental.  Il n'y a pas de centre de diffusion du français ou de l'anglais en Sibérie, en Europe de l'Est ou en Amérique du Sud.  Quant aux centres de diffusion du français et de l'anglais en Afrique, ils ne concernent dans la pratique que l'élite occidentalisée des pays en question.  L'arabe, le souahéli et le haoussa, par exemple, ne sont que marginalement touchés par l'anglais et le français en Afrique.  C'est autre chose pour l'espéranto, qui a des racines depuis un siècle déjà dans toutes les parties du monde.  Il y a des communautés de la diaspora espérantophone en Sibérie, en Europe de l'Est et en Amérique du Sud tout comme en Occident, en Afrique, en Océanie, en Asie (du Japon à Israël) et en Amérique du Nord.  Toutes ces communautés contribuent à l'enrichissement de l'espéranto grâce à la production (écriture et publication) de périodiques, de livres et de documents audio-visuels et à l'organisation et à la fréquentation d'activités sociales et culturelles en espéranto.

Maintenant, je souhaiterais revenir un moment à l'expression "langues inventées".  Il existe des systèmes linguistiques inventés de toutes pièces, mais ils sont très rares, et aucun n'a jamais été mis en pratique.  Beaucoup d'auteurs de projets de langue manquaient d'imagination, alors ils ont tout simplement imité ou simplifié leur propre langue en croyant que ça faciliterait les choses pour le reste de l'humanité ; c'est le cas notamment du Basic English.  D'autres croyaient tout simplement que la structure phonétique, lexicale, morphologique, syntaxique et sémantique de leur langue maternelle (ou, dans les meilleurs des cas, les deux ou trois langues apparentées qu'ils connaissaient) était universelle.  En espéranto, de toute façon, aucun élément de la langue n'est inventé.  Tout se retrouve dans une langue ou l'autre.  Ce qui fait l'originalité de l'espéranto et de la plupart des projets de langue par rapport aux langues nationales, c'est leur régularité.  Leurs auteurs ont compris que l'irrégularité des langues nationales constituait un obstacle généralement insurmontable à leur apprentissage pour la plupart des gens.

Deuxième point :
"Esperanto is clearly a European language."

Voilà qui me paraît plutôt naïf.  Qu'est-ce donc qu'une "langue européenne ?

Jusque récemment, les langues parlées en Europe se répartissaient (fort inégalement) en quatre familles :

1.  La famille indo-européenne (français, anglais, russe, albanais etc.), dont l'Asie compte davantage de membres...

2.  La famille touranienne (lapon, finnois, estonien, hongrois, turç komi, tchérémi etc.), dont l'Asie compte aussi davantage de membres...

3.  La famille afro-asiatique, représentée en Europe uniquement par le maltais, souvent considéré comme un dialecte arabe.  La plupart des membres de cette famille ont leurs racines en Afrique.

4.  La famille dont il ne reste aujourd'hui que le basque, et dont on n'a jamais pu démontrer de parenté avec aucune autre langue connue.  La famille du basque est donç jusqu'à nouvel ordre, la seule famille majoritairement parlée en Europe...

Mais je présume que tu pensais aux langues indo-européennes.

Considérons donc à tête reposée les différentes strates de la langue.

1.  Phonétique.

1.1.  Tons.  L'espéranto ne comporte pas de tons.  Donc il se distingue non seulement du japonais, du chinois, du viêtnamien, mais aussi du suédois.

1.2.  Accent tonique.  L'espéranto a un accent tonique fixe sur l'avant-dernière voyelle.  à ma connaissance, la seule et unique langue européenne ainsi caractérisée est le polonais.  J'ai aussi découvert que le souahéli possède la même caractéristique.

1.3.  Consonnes rétroflexes.  L'espéranto ne comporte pas de consonnes rétroflexes : il se distingue donc des langues de l'Inde, bien sûr, mais aussi de l'anglais et du norvégien...

1.4.  Consonnes chuintantes et sibilantes.  Seul le polonais, à ma connaissance, parmi les langues de l'Europe, possède une richesse aussi importante de cette catégorie de consonnes que l'espéranto.  Les langues afro-asiatiques, elles, dépassent un peu l'espéranto dans ce domaine.

1.5.  Voyelles.  La plupart des langues de l'Europe ont une assez grande richesse de voyelles (16 en français ïnternational", jusqu'à 24 au Canada français).  L'espéranto n'en a que cinq, comme l'espagnol, le grec moderne et la plupart des langues non-européennes...  Et l'on pourrait épiloguer assez longtemps sur la phonétique non-européenne de l'espéranto.

2.  Lexique.  C'est ici que se place l'ëuropéanité" de l'espéranto.  Une faible majorité des 2000 racines du Fondement sont d'origine latine ou romane.  Le contingent suivant vient des langues germaniques.  Vient ensuite le contingent des langues slaves.  Récemment, on s'est avisé qu'un bon nombre de racines dont on attribuait l'origine aux langues romanes provenaient de l'arabe.

3.  Morphologie.  La morphologie de l'espéranto est agglutinante, une caractéristique bien connue des langues touraniennes, des langues bantoues, des langues sino-tibétaines, des langues eskimo-aléoutes, de beaucoup de langues amérindiennes.  Traditionnellement, le modèle de langue agglutinante était le turc.  Cependant, les progrès de la linguistique ont montré que son parent le yakoute (langue de la Sibérie orientale) est plus agglutinant que lui, avec seulement 0,51 (sur 1,00).  Le souhahéli, lui, obtient davantage : 0,67.  Mais l'espéranto, lui, les laisse tous loin derrière, avec 0,99 !!! Donc la morphologie de l'espéranto ne contribue surtout pas à en faire une langue indo-européenne.

4.  Syntaxe.  Ici, l'Europe présente les modèles les plus divers, des langues où l'ordre des mots est assez libre comme le latin et le russe, à celles où il est enrégimenté, comme l'anglais et bien davantage l'allemand.  Donc le fait que l'espéranto se classe avec le russe et le latin comme une langue à ordre relativement libre, est indifférent quand à son éventuelle "européanité".

5.  Sémantique.  Ici, c'est le côté slave qui domine clairement.  Il arrive souvent que des racines espéranto à forme latine, romane ou germanique aient des sens ou des champs sémantiques slaves.  C'est le cas, par exemple, de la préposition '^ce', dont la forme vient du français "chez" mais le champ sémantique de la préposition slave "u".

Incidemment, j'ai effectué des traductions d'espéranto en français par contrat pour le gouvernement fédéral de 1983 à 1986.  La réviseure qui contrôlait mes traductions était celle affectée aux "langues diverses".  Or, celle-ci ayant pris des vacances, on confia ce travail au réviseur des langues romanes.  Deux contrats plus tard, il me faisait le commentaire : "L'espéranto, ce n'est pas une langue romane." Ce à quoi je répliquai : "effectivement, ce n'est même pas une langue indo-européenne."

Troisième point :

<<  It might work for Europe but I don't think that Africans and Asian would accept it as an international language.  Only the force of usage could make them accept it. >>

Ma foi, mon cher Louis, tu raisonnes comme on le faisait au Moyen- ge sur les "Antipodes", en concluant qu'ils devaient marcher sur la tête.  C'est bon de vérifier...

Par mon truchement, les Africains et les Asiatiques te remercient profondément de ta sollicitude à leur endroit : sans doute un reliquat du "fardeau de l'homme blanc" dont parlait Kipling...  Au XXe siècle, cependant, Africains et Asiatiques préfèrent s'auto-déterminer.

Ils n'ont d'ailleurs pas attendu tes oracles pour adopter l'espéranto, qui est arrivé en Chine à la fin du XIXe siècle par le train, rapporté par un négociant _chinois_ d'un voyage en Russie (d'Europe).  L'espéranto est arrivé de nouveau en Chine par voie de la France : des étudiants chinois à Paris ont découvert l'espéranto, l'ont appris et ont lancé une petite revue à l'intention de la communauté chinoise à Paris, pour inciter leurs compatriotes à l'apprendre.  Retour d'études, ils ont entrepris l'espérantisation de la Chine.  Pas une mince tâche, mais elle progresse toujours, et pas mal plus vite qu'au Canada.  L'Académie des sciences de Chine (Academia sinica) organise tous les deux ans un Symposium des sciences et technologies en espéranto et publie un périodique bilingue (chinois/espéranto).  La réunion internationale la plus nombreuse de l'histoire (5000 ans) de la Chine a été le 71e Congrès Universel de l'espéranto, tenu à Pékin en 1986 en présence de 2482 délégués.  Principaux bastions de l'espéranto en Asie : Chine, Japon, Corée, Viêtnam, Sibérie, Inde, Iran, Israël.  Tu ne manqueras certes pas de remarquer la diversité des langues, des cultures et des idéologies religieuses, politiques et économiques qui y ont cours.

Cependant, compte tenu des terribles contraintes économiques, on pourrait dire que c'est l'Afrique noire qui manifeste le plus d'enthousiasme pour l'espéranto.

Quatrième point :

<< Only the force of usage could make them accept it. >>

Oh non ! Tout comme en Occident, c'est l'idéalisme allié à un sens pratique qui motive les espérantistes d'Asie et d'Afrique.

Il n'est rien comme de vérifier ses hypothèses dans la réalité.  Cela fait partie de la Méthode scientifique.

Salut bien, Louis.



 ^Gisdatigita je la 1 septembro 1997 fare de Ken Caviness     --    Bonvolu averti min pri eraroj!